
Chronologie
Œuvres majeures
- De la quadruple racine du principe de raison suffisante, 1813
- Le Monde comme volonté et comme représentation, 1818
- Sur la volonté dans la nature, 1836
- Les Deux Problèmes fondamentaux de l’éthique, 1841
- Parerga et Paralipomena, 1851
- Le Monde comme volonté, 2e éd. augmentée, 1844
🧩 Concepts clés
La Volonté (Wille)
Principe métaphysique aveugle et irrationnel qui se manifeste dans toute la nature. Ce n’est pas une volonté consciente : c’est la force qui nous pousse à désirer sans fin, bien au-delà de notre raison.
Représentation (Vorstellung)
Le monde tel qu’il apparaît à notre conscience, structuré par nos formes de connaissance : espace, temps, causalité. « Le monde est ma représentation » — la première phrase du grand œuvre.
Pessimisme philosophique
La vie oscille entre la douleur du désir insatisfait et l’ennui de la satisfaction. Il n’y a pas de bonheur stable — seulement une alternance entre manque et soulagement passager.
Compassion (Mitleid)
Seul fondement authentique de la morale, contre Kant. En reconnaissant la même Volonté souffrante en tout être, on ressent la douleur d’autrui comme la sienne propre. La pitié n’est pas faiblesse : c’est lucidité métaphysique.
Ascétisme
Voie radicale de libération : renoncer aux désirs, réduire les attaches, s’orienter vers une extinction de la volonté de vivre. Proche du nirvana bouddhiste. Schopenhauer ne prône pas le suicide — mais le détachement progressif.
Art comme délivrance
L’art suspend momentanément la Volonté. Dans la contemplation esthétique, le sujet s’oublie et contemple les Idées de manière désintéressée. La musique est l’art suprême : elle n’exprime pas des représentations mais la Volonté elle-même.
Le monde est ma représentation. — Le Monde comme volonté et comme représentation, §1
« Toute vie est par essence souffrance »
Le Monde comme volonté, Livre IV
« La compassion est le fondement de la morale »
Les Deux Problèmes fondamentaux, 1841
« L’homme peut certes faire ce qu’il veut, mais il ne peut pas vouloir ce qu’il veut »
Aphorisme, Parerga
« La vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui »
Le Monde comme volonté
💡 Anecdotes
🐩 Les caniches « Atma »
Schopenhauer vivait entouré de caniches qu’il appelait tous « Atma » ou « Butz ». Atman est un terme sanskrit désignant le souffle vital — reflet de son intérêt profond pour la pensée indienne. Il leur parlait en égaux philosophiques, ce qui faisait rire ses contemporains.
⚔️ Le duel contre Hegel
À Berlin, Schopenhauer programma volontairement ses cours à la même heure que ceux de Hegel, alors au sommet de sa gloire. Résultat : salle quasi vide. Il ne lui pardonna jamais cette humiliation — et passa le reste de sa vie à dénoncer Hegel comme charlatan et fabricant de galimatias.
📿 Le petit-déjeuner avec les Upanishads
Chaque matin, Schopenhauer lisait les Upanishads au petit-déjeuner. Il les considérait comme « la consolation de ma vie et le seront de ma mort ». Il fut l’un des premiers grands philosophes occidentaux à prendre au sérieux la pensée indienne.
🕯️ 33 ans d’oubli
Publié en 1818, Le Monde comme volonté fut ignoré pendant plus de trente ans. Ce n’est qu’en 1851, à 63 ans, que les Parerga et Paralipomena lui apportèrent la célébrité. Il vécut ses neuf dernières années comme un philosophe enfin reconnu, recevant hommages et visites à Francfort.
🎵 La flûte solitaire
Misanthrope déclaré — il détestait le bruit, les voisins, la foule — Schopenhauer jouait pourtant de la flûte chez lui, seul. L’opéra italien le passionnait. Il découvrit plus tard Wagner avec enthousiasme, ignorant que le compositeur avait lu sa philosophie avec une ferveur comparable.
🌙 Mort paisible, paradoxe ultime
Le philosophe qui avait fait de la souffrance le cœur de toute existence mourut paisiblement à 72 ans, assis dans son fauteuil à Francfort, le 21 septembre 1860. Entouré de ses livres, de ses chiens, désormais célèbre. L’ironie du destin qu’il aurait lui-même commentée avec humour amer.
Comment il est vu par ses pairs
Introduction : Qui était Arthur Schopenhauer ?
Arthur Schopenhauer est le premier grand philosophe occidental à avoir fondé son système sur la souffrance universelle et sur l’irrationnel — non comme défauts à corriger, mais comme vérités premières sur lesquelles toute philosophie honnête doit s’appuyer. Né le 22 février 1788 à Dantzig (aujourd’hui Gdańsk), mort le 21 septembre 1860 à Francfort-sur-le-Main, il a attendu 63 ans avant que le monde académique consente enfin à le lire.
Fils d’un riche négociant hanséatique et d’une romancière célèbre, Schopenhauer était destiné au commerce. La mort de son père en 1805 le libère de cette obligation. Il se tourne vers la philosophie — et consacre sa vie à l’élaboration d’un système qui fera de lui, malgré lui, l’un des penseurs les plus influents du XIXe siècle.
Pourquoi Schopenhauer est-il important ?
- Il a identifié la Volonté aveugle comme force métaphysique fondamentale — bien avant Freud et l’inconscient.
- Il a fait du pessimisme un système philosophique cohérent, refusant tout optimisme facile.
- Il a été le premier philosophe occidental à prendre sérieusement en compte les pensées indiennes (Upanishads, bouddhisme).
- Il a influencé Nietzsche, Freud, Wagner, Tolstoï, Thomas Mann, Proust et Borges.
- Il a fondé une éthique de la compassion radicalement opposée à l’impératif catégorique kantien.
I. Biographie : Du fils de négociant au philosophe solitaire
A. Dantzig, une jeunesse cosmopolite
Arthur Schopenhauer naît dans une famille aisée de Dantzig. Son père, Heinrich Floris Schopenhauer, est un négociant cosmopolite qui fait voyager sa famille à travers l’Europe : France, Angleterre, Pays-Bas. Sa mère, Johanna Schopenhauer, deviendra romancière et salonnière réputée à Weimar. Un avenir tout tracé dans le négoce — mais Arthur manifeste dès l’adolescence une sensibilité mélancolique et une passion pour la philosophie incompatibles avec le monde du commerce.
En 1805, son père meurt — probablement par suicide. Ce drame libère Arthur. Il abandonne la voie commerciale, entreprend des études de médecine puis de philosophie à Göttingen, où il découvre Kant et Platon, qui orientent définitivement sa pensée vers une réflexion métaphysique radicale.
B. Berlin et le fiasco face à Hegel
À Berlin, Schopenhauer suit les cours de Fichte et s’initie à l’idéalisme allemand. En 1813, il soutient sa thèse : De la quadruple racine du principe de raison suffisante. En 1818, il publie son chef-d’œuvre : Le Monde comme volonté et comme représentation. Réception quasi nulle.
La provocation ultime : il programme ses cours à l’université de Berlin à la même heure que ceux de Hegel, alors au sommet de sa gloire. L’issue est catastrophique — auditoire quasi vide. Humilié, Schopenhauer abandonne l’enseignement. Il ne pardonnera jamais à Hegel cet affront, et passera des décennies à le dénoncer comme maître de l’obscurantisme et du verbiage.
C. Francfort : la solitude créatrice
En 1831, fuyant une épidémie de choléra qui emportera précisément Hegel, Schopenhauer s’installe définitivement à Francfort-sur-le-Main. Il y mène une vie solitaire mais disciplinée : deux repas par jour au même restaurant, promenades quotidiennes avec ses caniches, flûte le soir, lectures des Upanishads le matin. Pendant près de vingt ans, ignoré du monde académique, il peaufine et augmente son système.
En 1844, il publie une seconde édition augmentée de son grand œuvre — toujours ignorée. Ce n’est qu’en 1851 que les Parerga et Paralipomena, recueil d’essais plus accessibles, déclenchent enfin une reconnaissance fulgurante. À 63 ans, Schopenhauer devient célèbre. Il vivra neuf années de gloire avant de mourir paisiblement le 21 septembre 1860.
II. Le Cœur de la Pensée Schopenhauerienne
A. Le monde comme représentation — l’héritage kantien
La première phrase du grand œuvre de Schopenhauer est un programme : « Le monde est ma représentation. » Il part de Kant : le monde que nous connaissons est un monde de phénomènes, structuré par les formes a priori de notre esprit — espace, temps, causalité. Tout objet n’existe pour nous qu’en tant que représentation dans la conscience d’un sujet. Le monde extérieur n’est accessible que filtré par nos structures mentales.
Mais là où Kant s’arrête — la chose en soi reste inconnaissable — Schopenhauer ose le pas suivant. Sa révolution métaphysique tient en une identification décisive.
B. La Volonté — la révolution métaphysique
L’originalité radicale de Schopenhauer : identifier la chose en soi kantienne à la Volonté (Wille). Cette Volonté n’est pas une volonté rationnelle ou consciente. Elle est :
Ce qu’est la Volonté schopenhauerienne
- Aveugle, irrationnelle, sans but ultime
- Elle s’exprime à travers tous les êtres vivants
- Elle se manifeste dans les forces de la nature
- Chez l’humain : volonté de vivre, désir insatiable, pulsions
- Tout ce qui existe est l’objectivation de cette Volonté unique
- Du règne minéral jusqu’à la conscience humaine
Après votre mort, vous serez ce que vous étiez avant votre naissance. — Arthur Schopenhauer, Parerga et Paralipomena
C. Le pessimisme radical — souffrance, ennui et illusion
Si la Volonté est aveugle et sans but, si elle pousse tout être à désirer sans fin — alors l’existence est fondamentalement marquée par la souffrance. C’est la thèse centrale du pessimisme schopenhauerien, exposée avec une rigueur implacable :
La mécanique du pessimisme
Désirer = souffrir : Désirer, c’est manquer. Manquer, c’est souffrir. La Volonté nous pousse à désirer en permanence — c’est sa nature aveugle et irréductible.
Satisfaire = répit passager : Satisfaire un désir n’apporte qu’un soulagement temporaire, vite remplacé par un nouveau manque. La satisfaction n’est jamais complète ni durable.
Entre les deux = ennui : Entre le manque douloureux et la satisfaction éphémère : l’ennui. La vie oscille ainsi, comme un pendule, entre douleur et ennui. Il n’y a pas de bonheur stable.
Conséquence : Rejet de tout optimisme métaphysique — notamment Leibniz et son « meilleur des mondes possibles ». La lucidité sur la condition humaine est le seul point de départ honnête.
D. L’inspiration orientale — Upanishads et bouddhisme
Schopenhauer fut l’un des premiers grands philosophes européens à prendre au sérieux la philosophie indienne. Les parallèles qu’il perçoit sont frappants : l’illusion du monde (Maya) correspond au caractère représentatif du monde ; la souffrance attachée au désir correspond à sa doctrine de la Volonté ; la délivrance par l’extinction du désir correspond à la négation de la volonté de vivre.
Ces résonances orientales donnent à sa philosophie une profondeur spirituelle singulière dans la tradition occidentale — et annoncent l’intérêt du XXe siècle pour le dialogue entre philosophies européenne et asiatique.
III. Éthique et voies de libération
A. La compassion (Mitleid) — contre Kant
La thèse kantienne — la morale se fonde sur la raison, l’impératif catégorique, les maximes universalisables — est rejetée par Schopenhauer avec une logique imparable. La raison ne peut pas fonder la morale : elle est trop froide, trop abstraite, trop distante de la souffrance réelle.
La véritable moralité vient de la compassion (Mitleid, littéralement : souffrir avec). Son mécanisme :
Mécanisme de la compassion schopenhauerienne
- Reconnaissance : Dans l’autre, je reconnais la même Volonté souffrante que la mienne — nous partageons le même fond métaphysique.
- Identification : Je ressens directement sa douleur comme si c’était la mienne. Le moi individuel s’efface momentanément.
- Motivation : Cette identification immédiate motive des comportements altruistes — non par devoir ou calcul, mais par identification réelle.
Conséquence : la compassion brise l’illusion d’un moi absolument séparé. Elle est le seul critère éthique authentique. Elle fonde la bienveillance, l’aide, la justice — contre la cruauté, qui est la négation de cette reconnaissance.
B. L’ascétisme — la voie radicale
Si la Volonté est la source de toute souffrance, la forme la plus radicale de libération consiste à nier la volonté de vivre : renoncer aux plaisirs sensuels, réduire les désirs au strict nécessaire, s’orienter vers une forme d’ascèse proche des traditions monastiques. Schopenhauer rapproche cet idéal du nirvana bouddhiste — extinction du vouloir plutôt qu’accomplissement de désirs illimités.
Note importante : Schopenhauer ne prône pas le suicide, qui serait encore un acte de la Volonté — une affirmation violente du désir de ne plus souffrir. Il prône un renoncement progressif, une extinction douce, une paix intérieure conquise.
C. L’art comme délivrance provisoire
Entre la souffrance ordinaire et la libération radicale de l’ascète, il existe une voie intermédiaire accessible à tous : l’art. Dans la contemplation esthétique, le sujet s’oublie comme individu animé par des désirs, contemple les Idées platoniciennes de manière désintéressée, et la Volonté est momentanément suspendue. Le temps s’arrête. Une paix s’installe.
La hiérarchie des arts selon Schopenhauer
Tous les arts offrent cette délivrance provisoire — mais la musique occupe une place absolument à part. Là où les autres arts expriment des représentations des Idées, la musique exprime directement l’essence même de la Volonté. Elle nous touche au cœur de notre être sans passer par la représentation. C’est pourquoi son pouvoir émotionnel est incomparable — et cette thèse aura un impact décisif sur Wagner, qui lira Schopenhauer en 1854 avec l’intensité d’une révélation.
IV. Postérité et héritage
A. Nietzsche : le disciple rebelle
Nietzsche commence par adorer Schopenhauer comme un maître. Il retient la critique de l’optimisme, la lucidité sur la souffrance, le rejet de la morale traditionnelle, l’importance de l’art. Puis il s’en détache radicalement : Nietzsche refuse la négation de la vie prônée par Schopenhauer. Au contraire, il affirme un « oui » tragique à l’existence — la volonté de puissance. Schopenhauer est transformé de maître en contre-exemple fécond.
🔗 Pour approfondir la rupture Schopenhauer-Nietzsche, voir la fiche Friedrich Nietzsche.
B. Freud : le précurseur de l’inconscient
Freud reconnaît en Schopenhauer un précurseur essentiel. La Volonté irrationnelle et inconsciente, les pulsions profondes qui déterminent nos actes au-delà de la raison, les conflits psychiques entre forces irrationnelles et tentatives de maîtrise consciente — tout cela anticipe les structures fondamentales de la psychanalyse. Freud avoue avoir évité de le lire de trop près pour préserver l’originalité de ses propres découvertes. L’influence est indéniable.
C. Wagner, Mann, Proust : l’art nourri de pessimisme
Wagner lit Schopenhauer en 1854 et parle de « la plus grande bienfait de ma vie ». La conception de la musique comme langage direct de la Volonté, le traitement du désir et de la rédemption dans Tristan et Isolde, le renoncement dans Parsifal — tout porte l’empreinte schopenhauerienne. Thomas Mann nourrit son œuvre entière du pessimisme lucide du philosophe. Marcel Proust puise dans sa méditation sur le temps, le désir et l’illusion. Tolstoï s’en inspire pour sa critique du progrès et son éthique de la compassion.
Conclusion : Un médecin de l’âme sans consolations
Arthur Schopenhauer est un philosophe qui refuse de mentir. Face à l’optimisme de Leibniz, à la téléologie de Hegel, à l’impératif catégorique de Kant, il oppose un diagnostic froid : la vie est souffrance, la Volonté est aveugle, la consolation facile est une imposture.
Mais ce n’est pas un philosophe du désespoir. C’est un philosophe de la lucidité — qui indique des voies de libération : la compassion, la contemplation esthétique, l’ascèse. Des voies qui n’effacent pas la souffrance mais transforment notre rapport à elle. Des voies que le XXe siècle, après avoir traversé deux guerres mondiales, a redécouvertes avec une reconnaissance nouvelle.
La vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui. — Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation
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