
📍 Carte d’identité
La vie ne peut être comprise qu’en regardant en arrière, mais elle ne peut être vécue qu’en regardant en avant. — Søren Kierkegaard, Journal
I. Le drame fondateur : Copenhague, 11 août 1841
Par un jour d’août à Copenhague, un jeune homme de 28 ans prend la décision la plus douloureuse de sa vie. Søren Kierkegaard rompt ses fiançailles avec Regine Olsen, la femme qu’il aime passionnément. Cette rupture mystérieuse et déchirante deviendra le moteur secret de toute son œuvre philosophique.
Pourquoi rompre avec celle qu’on aime ?
- Un secret familial qui le ronge (la malédiction paternelle)
- Sa mélancolie profonde qu’il juge incompatible avec le mariage
- Son sentiment d’être appelé à une mission philosophique supérieure
- La conviction qu’il ferait son malheur et celui de Regine
La légende raconte que Kierkegaard aurait joué le libertin cynique pour que Regine le déteste et ne souffre pas de leur séparation. Elle ne l’oublia jamais.
II. Une vie de tourments et de création
Après la rupture, Kierkegaard mène une vie solitaire et intense à Copenhague. Figure connue et souvent moquée pour son physique fragile et sa démarche claudicante. Grâce à l’héritage paternel, il se consacre entièrement à l’écriture, publiant sous son nom ou sous de multiples pseudonymes : Johannes Climacus, Victor Eremita, Anti-Climacus… Chaque masque incarne un point de vue existentiel différent.
📦 Le secret familial
Son père, dans sa jeunesse, aurait maudit Dieu sur une lande du Jutland. Homme profondément religieux, il vécut ensuite dans la terreur d’une punition divine. Six des sept enfants Kierkegaard moururent avant l’âge de 34 ans. Søren était persuadé de mourir jeune — il mourra à 42 ans. Cette mélancolie héréditaire imprègne toute sa pensée.
📰 La guerre avec Le Corsaire (1846)
Kierkegaard se moque publiquement du journal satirique populaire Le Corsaire. Riposte implacable : pendant des mois, le journal le tourne en dérision — son apparence physique, ses pantalons mal coupés, sa démarche. Des enfants le montrent du doigt dans la rue. Cette humiliation publique accentue son isolement mais nourrit sa réflexion sur l’individu face à la foule.
⛪ L’attaque contre l’Église (1854-1855)
Dans les derniers mois de sa vie, Kierkegaard lance une attaque virulente contre l’Église luthérienne danoise — qu’il accuse d’avoir trahi le christianisme authentique. Cible : l’évêque Mynster et le professeur Martensen. Moyen : une série d’articles incéndiaires dans son propre journal, L’Instant. Message : le christianisme institutionnel a transformé la foi en confort bourgeois. Cette polémique épuise ses dernières forces.
Affaibli, Kierkegaard s’effondre dans la rue en octobre 1855. Il meurt le 11 novembre 1855 à l’hôpital Frederiks. Sur son lit de mort, il refuse les sacrements d’un pasteur — fidèle jusqu’au bout à sa critique de l’Église établie.
III. Les concepts fondamentaux
1. Les trois stades de l’existence
🎪 Stade esthétique
Définition : Vivre dans l’instant, rechercher le plaisir, éviter l’ennui et l’engagement. Figure emblématique : Don Juan. Limite fatale : le désespoir. L’esthète finit par s’ennuyer de tout — même du plaisir. Il se disperse sans jamais s’unifier.
⚖ Stade éthique
Définition : Vivre selon le devoir, s’engager dans des choix durables, assumer la responsabilité. Figure emblématique : le juge Wilhelm. Conquête : l’individu se choisit lui-même et unifie sa vie. Limite fatale : la culpabilité — l’éthique découvre qu’elle ne peut accomplir l’exigence qu’elle se donne.
🙏 Stade religieux — Le paradoxe d’Abraham
Définition : Vivre dans un rapport absolu à l’Absolu (Dieu), au-delà de l’éthique universelle. Figure emblématique : Abraham sacrifiant Isaac. La suspension téléologique de l’éthique : éthiquement, tuer son fils est un meurtre. Mais Abraham obéit à Dieu. Il devient ainsi supérieur à l’éthique universelle tout en restant l’individu singulier. Le « chevalier de la foi » fait le double mouvement : résignation infinie + foi que tout lui sera rendu par l’absurde.
Attention : ce ne sont pas des étapes chronologiques obligatoires, mais des orientations existentielles fondamentales. Le passage d’un stade à l’autre requière un saut qualitatif — pas une évolution progressive.
2. L’angoisse — La découverte du possible
L’angoisse est la possibilité de la liberté. — Søren Kierkegaard, Le Concept de l’angoisse, 1844
Dans Le Concept de l’angoisse (1844), Kierkegaard invente l’angoisse existentielle que reprendront Heidegger et Sartre. Distinction cruciale :
La peur
Réaction face à un objet déterminé (un examen, un lion). Peur localisée, identifiable, rationnelle.
L’angoisse
Vertige face à la liberté, au possible indéterminé. La possibilité de sauter dans le vide — pas la chute elle-même. Sympathie antipathique : attirante et répulsive.
3. Le désespoir — La maladie à la mort
Dans La Maladie à la mort (1849), le désespoir est analysé comme la maladie existentielle fondamentale. Le moi humain est une synthèse de Fini/Infini, Temporel/Éternel, Nécessité/Possibilité. Le désespoir naît quand cette synthèse échoue.
Les trois formes du désespoir
1. Ne pas être conscient d’avoir un moi (désespoir-ignorance) — Vivre dans l’immédiat sans réflexion. La masse, la foule.
2. Ne pas vouloir être soi-même (désespoir-faiblesse) — Refuser sa condition. Vouloir être un autre.
3. Vouloir être soi-même (désespoir-défi) — Orgueil de se créer soi-même sans Dieu. Refus de dépendre.
Le remède : se reposer « transparemment » dans la Puissance qui a posé le moi = la foi.
4. Le saut de la foi — Le paradoxe du choix
On ne peut prouver Dieu ni déduire rationnellement la foi. La foi exige un saut qualitatif, un choix existentiel radical. Contre Hegel, qui pensait réconcilier foi et raison par la dialectique, Kierkegaard affirme que la foi est paradoxe, scandale pour la raison.
Le Christ = le Paradoxe absolu. Dieu se fait homme (l’éternel entre dans le temps). C’est absurde pour la raison. Mais c’est précisément parce que c’est absurde qu’il faut le croire. Credo quia absurdum. Il n’y a pas de pont entre l’éthique et le religieux — il faut sauter.
Le contraire du péché, ce n’est pas la vertu, c’est la foi. — Søren Kierkegaard, La Maladie à la mort
5. La subjectivité comme vérité
La formule scandaleuse
Vérité objective : les faits, les théorèmes mathématiques. Vérité désintéressée, universelle. Question : Qu’est-ce qui est vrai ?
Vérité subjective : la façon dont je me rapporte à la vérité. L’appropriation existentielle. Question : Comment je vis cette vérité ?
Exemple célèbre : le premier prie le vrai Dieu de façon distraite et mécanique. Le second prie une idole avec passion et engagement total. Paradoxe kierkegaardien : le second est existentiellement plus dans la vérité que le premier.
6. L’individu contre la foule
La foule est le mensonge. — Søren Kierkegaard
Devise de Kierkegaard : L’individu (den Enkelte). Dans la foule, personne n’est responsable. « On » pense, « on » dit, « on » fait — mais qui est ce « on » ? La foule permet de fuir l’angoisse de la décision personnelle. Devenir l’individu, c’est assumer sa singularité absolue, se tenir seul devant Dieu. Cette critique de la foule annonce Heidegger (le « On ») et Sartre (la mauvaise foi).
IV. Écriture et pseudonymes — Le théâtre de l’existence
Kierkegaard ne publie pas seulement sous différents pseudonymes — il crée de véritables personnages qui incarnent des points de vue existentiels. Il refuse la communication directe de la vérité : on ne peut imposer une vérité existentielle. Le lecteur doit la découvrir lui-même.
Les principaux pseudonymes
- Victor Eremita — éditeur de Ou bien… ou bien
- Johannes le Séducteur — l’esthète par excellence
- Le Juge Wilhelm — représentant de l’éthique
- Johannes Climacus — le penseur philosophique
- Anti-Climacus — le chrétien idéal (supérieur à Kierkegaard lui-même)
- Constantin Constantius — le penseur de la répétition
🪝 Maïeutique moderne
Comme Socrate, Kierkegaard pratique la maïeutique (l’art d’accoucher les esprits). Il présente différentes perspectives existentielles, laisse le lecteur choisir par lui-même, le séduit dans la vérité au lieu de le contraindre. Objectif : que le lecteur devienne subjectivement ce qu’il comprend objectivement.
V. Sa foi — Chrétien, athée ou ironiste ?
Le débat sur sa foi personnelle
Position 1 — Chrétien radical : Kierkegaard critique l’Église au nom d’un christianisme pur, exigeant, scandaleux. Sa vie entière est dédiée à comprendre ce que signifie « devenir chrétien ». (Karl Barth, théologiens protestants)
Position 2 — Ironiste masqué : L’usage systématique de l’ironie et des pseudonymes jette un doute. Peut-être performe-t-il la foi pour en explorer les possibilités.
Position 3 — Croyant désespéré : Kierkegaard voulait croire, mais n’y arrivait pas totalement. Sa foi est traversée par le doute et l’angoisse.
Position 4 — Existentialiste avant la lettre : Bien que chrétien, il développe des concepts (angoisse, désespoir, choix) qui fonctionnent indépendamment de la foi. D’où son appropriation par des athées (Sartre, Heidegger).
Le consensus : il se définissait lui-même comme « n’étant pas encore chrétien, mais s’efforçant de le devenir ». Sa foi est un devenir, une tâche, jamais un acquis.
VI. L’héritage — Comment Kierkegaard éclaire nos vies
En philosophie
En psychologie
En théologie
VII. Bibliothèque Kierkegaardéenne
📚 Œuvres esthétiques (sous pseudonymes)
- Ou bien… ou bien (1843, Victor Eremita) — Stade esthétique vs éthique
- La Répétition (1843, Constantin Constantius) — Le temps vécu
- Crainte et Tremblement (1843, Johannes de Silentio) — Abraham et la foi
- Miettes philosophiques (1844, Johannes Climacus) — Le paradoxe chrétien
- Le Concept de l’angoisse (1844, Vigilius Haufniensis) — L’invention de l’angoisse
- Stades sur le chemin de la vie (1845) — Les trois stades
- Post-scriptum définitif et non scientifique (1846, Johannes Climacus) — Subjectivité et vérité
📚 Œuvres religieuses (sous son nom)
- Discours édifiants (1843-1844)
- Les Œuvres de l’amour (1847) — Éthique chrétienne
- La Maladie à la mort (1849, Anti-Climacus) — Le désespoir
- L’École du christianisme (1850, Anti-Climacus)
- L’Instant (1855) — Attaque contre l’Église
- Journal (posthume) — Témoignage intime essentiel
VIII. Chronologie visuelle — 42 ans pour inventer l’existentialisme
IX. 10 anecdotes fascinantes
Les secrets du philosophe mélancolique
Cliquez sur chaque anecdote pour la développer
X. Glossaire kierkegaardéen
XI. Quiz — Testez vos connaissances
Testez vos connaissances kierkegaardéennes
Cliquez sur chaque question pour afficher la réponse
XII. Citations mémorables
La vie ne peut être comprise qu’en regardant en arrière, mais elle ne peut être vécue qu’en regardant en avant. — Journal
« L’angoisse est la possibilité de la liberté. »
Le Concept de l’angoisse
« La subjectivité est la vérité. »
Post-scriptum définitif et non scientifique
« La foule est le mensonge. »
Kierkegaard
« Le contraire du péché, ce n’est pas la vertu, c’est la foi. »
La Maladie à la mort
« Le chevalier de la foi est le seul homme heureux, l’héritier du fini. »
Crainte et Tremblement
« Il est plus facile de devenir chrétien quand on ne l’est pas que de le devenir quand on l’est. »
Kierkegaard
Conclusion — Pourquoi lire Kierkegaard aujourd’hui ?
Kierkegaard nous apprend à assumer notre angoisse (elle n’est pas une maladie, mais le signe de notre liberté), à choisir radicalement sans se cacher derrière la foule, à devenir soi-même (l’existence est une tâche, pas un donné). Plus de 170 ans après sa mort, il reste d’une actualité brûlante : l’existentialisme du XXe siècle naît de lui, la psychologie existentielle applique ses concepts, et notre époque de crise de sens a besoin de sa radicalité.
Nous sommes tous au bord du gouffre de l’existence. Nous avons le vertige face à notre liberté. Kierkegaard nous rappelle qu’il n’y a pas de pont — qu’il faut choisir sans garantie, et que cette angoisse est notre dignité. — Philotheque.fr
🔗 Courant lié sur philotheque.fr : L’Existentialisme — le mouvement philosophique que Kierkegaard a rendu possible.