Œuvres majeures
- Être et Temps (Sein und Zeit), 1927
- Qu’est-ce que la métaphysique ?, 1929
- Kant et le problème de la métaphysique, 1929
- Introduction à la métaphysique, cours 1935
- Contributions à la philosophie (De l’événement), écrit 1936-1938, publié 1989
- Nietzsche, cours 1936-1946, 2 volumes
- Lettre sur l’humanisme, 1947
- Chemins qui ne mènent nulle part (Holzwege), 1950
- Essais et conférences, 1954 — dont La Question de la technique
- Acheminement vers la parole, 1959
Concepts clés
Différence ontologique
Distinction entre l’être (Sein) — ce qui fait qu’une chose est — et l’étant (Seiendes) — les choses concrètes elles-mêmes. Depuis Platon et Aristote, la philosophie a interrogé les étants sans jamais poser la question de l’être en tant que tel. Heidegger entend réveiller cet « étonnement » originel : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?
Dasein — l’être-là
Pour interroger l’être, Heidegger part de l’étant qui pose la question : l’être humain, qu’il nomme Dasein pour éviter les présupposés métaphysiques des mots « homme » ou « sujet ». Le Dasein n’a pas d’essence fixe : il existe, c’est-à-dire qu’il se projette toujours vers ses possibilités.
Être-au-monde
Contre Descartes, il n’y a pas de sujet isolé qui devrait « prouver » l’existence du monde. Le Dasein est toujours déjà plongé dans un monde, dans un réseau de renvois où les choses sont toujours « pour quelque chose » — un marteau est pour enfoncer des clous, qui sont pour construire, etc.
L’angoisse
À la différence de la peur, qui a un objet déterminé, l’angoisse surgit face à rien de précis : elle révèle le néant, l’étrangeté radicale du fait qu’il y a quelque chose plutôt que rien. Elle arrache le Dasein à la banalité du quotidien et le confronte à sa liberté et à sa finitude.
Être-pour-la-mort
« Le Dasein, dès qu’il existe, est assez vieux pour mourir. » La mort n’est pas un événement futur lointain : elle est la possibilité la plus propre du Dasein, celle que personne ne peut vivre à sa place. L’assumer authentiquement libère des préoccupations superficielles.
Le On (Das Man)
Mode d’être inauthentique et anonyme du quotidien : « on » dit, « on » fait, « on » pense — personne en particulier, tout le monde en général. Le On dispense le Dasein de choisir vraiment ; il est une fuite devant l’angoisse.
La question de l’être est aujourd’hui tombée dans l’oubli
— Martin Heidegger, Être et Temps, introduction (1927)
« Le Dasein, dès qu’il existe, est assez vieux pour mourir »
Être et Temps, § 48
« L’angoisse angoisse devant le néant »
Qu’est-ce que la métaphysique ?
« Le langage est la maison de l’être »
Lettre sur l’humanisme
« Seul un dieu peut encore nous sauver »
Entretien du Spiegel (1966/1976)
Anecdotes
🏔️ Le paysan-philosophe. Heidegger aimait se présenter comme un « paysan » de la Forêt-Noire, costume tyrolien compris — en opposition assumée à l’intellectuel urbain.
🛖 La cabane mythique. Sans électricité ni eau courante pendant longtemps, la cabane de Todtnauberg devint un lieu de pèlerinage philosophique. Le poète Paul Celan, rescapé de la Shoah, s’y rendit en 1967 espérant une parole sur l’Holocauste. Elle ne vint pas.
💔 La rupture avec Husserl. Husserl, juif, fut dévasté par l’adhésion de Heidegger au nazisme. La dédicace qui lui était faite dans Être et Temps fut supprimée dans les éditions publiées sous le régime nazi. Heidegger ne vint pas à ses funérailles en 1938.
📜 Le discours de rectorat. En 1933, Heidegger parle de « l’auto-affirmation de l’université allemande » dans un langage ambigu, mêlant philosophie et rhétorique nazie. Il s’en défendra toute sa vie sans jamais s’excuser clairement.
💌 L’entretien posthume. En 1966, Heidegger accorde un entretien au Spiegel à condition qu’il ne soit publié qu’après sa mort. Il y aborde, avec évasion, son engagement nazi. L’entretien paraît en 1976.
🌑 Le silence sur la Shoah. Heidegger ne s’est jamais exprimé explicitement sur l’Holocauste — un silence devenu scandale philosophique, aggravé par des passages antisémites découverts dans ses Cahiers noirs, publiés après 2000.
Le tournant, la technique et le langage
Après Être et Temps (1927), Heidegger opère un tournant (Kehre) dans les années 1930-1940 : il part désormais de l’être lui-même plutôt que du Dasein, et développe de nouveaux thèmes — l’histoire de l’être et son oubli, la technique moderne comme accomplissement de la métaphysique, le langage comme « maison de l’être », la poésie de Hölderlin comme accès privilégié à l’être.
L’essence de la technique
Dans La Question de la technique (1954) : « L’essence de la technique n’est rien de technique. » Heidegger distingue la poièsis (production artisanale qui laisse venir à l’être, comme le moulin à vent utilisant le vent sans l’épuiser) de l’arraisonnement (Gestell) — mode de dévoilement qui provoque et exploite, transformant tout, y compris l’homme, en « fonds disponible ». Citation d’Hölderlin reprise par Heidegger : « Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve. »
Le langage, chez Heidegger tardif, n’est pas un instrument que l’homme possèderait : « L’homme n’est pas le maître du langage, il en est le berger. » C’est dans le langage — et singulièrement dans la poésie de Hölderlin — que l’être se dévoile.
Regards croisés
Introduction : qui était Martin Heidegger ?
Un jeune homme issu d’une famille modeste de la Forêt-Noire, destiné à devenir prêtre catholique, devient le philosophe le plus influent et le plus controversé du XXe siècle. Un penseur qui révolutionne notre compréhension de l’existence, mais qui compromet irrémédiablement sa réputation en adhérant au nazisme. Martin Heidegger est le philosophe de l’Être et du Temps, l’inventeur de l’analytique existentiale, celui qui a réveillé la question de l’être oubliée depuis 2500 ans — mais aussi l’homme dont l’engagement politique jette une ombre indélébile sur son œuvre.
Pourquoi Heidegger est-il incontournable ?
- Il a réveillé la question de l’être, oubliée depuis Platon et Aristote.
- Il a fondé l’analytique existentiale du Dasein, matrice de tout l’existentialisme du XXe siècle.
- Sa critique de la technique moderne annonce les débats contemporains sur l’écologie et le numérique.
- Impossible d’écrire sur la phénoménologie, l’herméneutique ou la déconstruction sans se positionner par rapport à lui.
- Son engagement nazi et son silence sur la Shoah en font aussi le cas le plus débattu de l’histoire de la philosophie contemporaine.
I. Le drame existentiel — Fribourg, 1933
Le 27 mai 1933, Martin Heidegger prononce son discours de rectorat à l’université de Fribourg : L’Auto-affirmation de l’université allemande. Il vient d’être élu recteur et adhère publiquement au parti nazi. Ce choix catastrophique marquera à jamais sa réputation.
Les raisons restent débattues : opportunisme politique, naïveté face à la révolution national-socialiste, affinité philosophique avec certains thèmes nazis (le peuple, la terre, le destin), ou volonté de réformer l’université de l’intérieur ? Heidegger démissionne du rectorat en 1934, déçu par le régime — mais il ne reniera jamais publiquement son engagement, ne s’excusera jamais clairement, et gardera le silence sur la Shoah.
Après la guerre, il est interdit d’enseignement de 1945 à 1951 et se retire dans sa cabane de Todtnauberg. Il ne prononcera jamais d’excuses claires, ce qui scandalisera nombre de ses anciens étudiants et admirateurs, dont Hannah Arendt.
II. Le philosophe-paysan — une vie entre pensée et solitude
Heidegger construit en 1922 une cabane dans les montagnes de la Forêt-Noire, à Todtnauberg. C’est là qu’il écrit l’essentiel de son œuvre : retour à la simplicité, proximité avec la nature et la terre, distance avec l’agitation urbaine et universitaire. Réveil à l’aube, travail intellectuel intense le matin, randonnées l’après-midi, vie frugale, quasi ascétique. De nombreux philosophes — Hannah Arendt, Jean-Paul Sartre — feront le pèlerinage à cette cabane mythique.
Heidegger est l’assistant d’Edmund Husserl, le fondateur de la phénoménologie, qui le considère comme son héritier naturel. Mais Heidegger radicalise la phénoménologie : il ne s’agit plus seulement de décrire les phénomènes de conscience, mais de poser la question de l’être lui-même. Husserl, juif, sera profondément blessé par l’adhésion de Heidegger au nazisme ; leur relation se brise définitivement.
Hannah Arendt : l’amour et la trahison
En 1924, Martin Heidegger, 35 ans, marié et père de famille, entame une liaison avec Hannah Arendt, son étudiante de 18 ans, brillante et juive. Liaison passionnée mais secrète ; Heidegger refuse de quitter sa femme. La relation s’achève en 1925, mais la correspondance continue. En 1933, Hannah doit fuir l’Allemagne nazie tandis que Heidegger adhère au parti — trahison philosophique et personnelle. Après-guerre, devenue philosophe majeure, elle renoue avec lui dans les années 1950 et tente, non sans ambiguïté, de sauver sa réputation intellectuelle.
Heidegger est aussi un enseignant charismatique. Hannah Arendt disait : « La rumeur de sa pensée avait atteint mes oreilles. » Hans-Georg Gadamer, Emmanuel Lévinas, Karl Löwith reconnaissent tous son génie pédagogique — parole lente et méditative, silences lourds de sens, attention extrême aux mots et à l’étymologie.
Après sa réhabilitation en 1951, Heidegger reprend l’enseignement de manière limitée et consacre ses dernières décennies à la technique, au langage, à la poésie de Hölderlin, à des conférences internationales (notamment le séminaire du Thor, en Provence) et à la préparation de l’édition intégrale de ses œuvres (Gesamtausgabe, 102 volumes prévus). Il meurt le 26 mai 1976 à Fribourg, à 86 ans.
III. Le cœur de la pensée heideggérienne
La thèse inaugurale d’Être et Temps (1927) : « La question de l’être est aujourd’hui tombée dans l’oubli. » Depuis Platon et Aristote, la philosophie occidentale a oublié de poser la question la plus fondamentale — qu’est-ce que l’être ? On s’est contenté de décrire les étants, sans jamais interroger l’être lui-même. Une table, un arbre, un humain sont des étants ; mais qu’est-ce qui fait qu’ils sont ? La mission de la philosophie est de reposer cette question, de réveiller l’étonnement originel devant le fait qu’il y a quelque chose plutôt que rien.
Le Dasein n’est pas une chose : il n’a pas d’essence fixe, il existe — c’est-à-dire qu’il se projette vers ses possibilités, toujours en situation dans un monde. Contre Descartes, il n’y a pas de sujet isolé qui devrait prouver l’existence du monde extérieur : le monde est un réseau de renvois où les choses sont toujours « pour quelque chose ». On ne remarque le marteau que quand il est cassé, absent, ou inadapté — c’est dans la panne que l’outil devient « objet ». La connaissance théorique (la science) n’est donc pas première : elle dérive d’une pratique originaire.
Le Dasein existe le plus souvent dans le mode du « On » : bavardage (on parle pour parler, sans vraiment comprendre), curiosité (on s’intéresse à tout superficiellement), équivoque (tout reste ambigu, on évite les choix radicaux). L’angoisse, elle, révèle au Dasein sa liberté, sa finitude, son isolement, l’inauthenticité du quotidien — « dans l’angoisse, le Dasein se trouve devant le néant de la possibilité impossible de son existence ».
La thèse centrale d’Être et Temps : « Le sens de l’être du Dasein est la temporalité. » Le Dasein est toujours déjà (avoir-été), encore (avenir), et maintenant (présent) — ces trois extases ne forment qu’une seule unité ekstatique. Il n’y a pas d’être éternel, immuable : l’être est temporel.
IV. L’héritage — Heidegger et le XXe siècle
En philosophie, Heidegger est le philosophe le plus influent du XXe siècle, malgré (ou avec) son passé nazi. Jean-Paul Sartre s’en inspire pour L’être et le néant ; Maurice Merleau-Ponty pour la phénoménologie de la perception ; Albert Camus pour l’absurde comme situation fondamentale. Hans-Georg Gadamer prolonge l’analytique du Dasein dans l’herméneutique ; Jacques Derrida déconstruit et prolonge sa critique de la métaphysique occidentale ; Emmanuel Lévinas, son élève, lui reproche d’oublier l’éthique et l’Autre. Sa postérité s’étend jusqu’à l’École de Kyoto au Japon et à Richard Rorty ou Hubert Dreyfus aux États-Unis.
En psychologie et psychiatrie, la Daseinsanalyse de Ludwig Binswanger et Medard Boss applique l’analytique existentiale à la clinique ; Rollo May développe la psychologie existentialiste américaine ; Irvin Yalom en tire ses quatre préoccupations existentielles (mort, liberté, isolement, absence de sens) ; Viktor Frankl s’en inspire pour la logothérapie.
En architecture et en écologie, le texte Bâtir Habiter Penser (1951) — « l’homme habite en poète » — critique l’urbanisme moderne qui empêche d’habiter véritablement, enraciné entre ciel, terre, mortels et divins. Cette pensée du lieu contre l’espace abstrait influence l’écologie profonde, non sans une ambiguïté souvent relevée : les thèmes de la terre et de l’enracinement résonnent aussi avec l’idéologie « Sang et Sol » du nazisme.
Le débat : peut-on séparer l’œuvre de l’homme ?
Un débat incontournable
Séparation stricte (Jean Beaufret, François Fédier) : l’œuvre philosophique serait indépendante de l’engagement politique — une erreur politique n’invaliderait pas une pensée géniale.
Contamination totale (Emmanuel Faye) : le nazisme ne serait pas accidentel ; des liens profonds existeraient entre la pensée heideggérienne (enracinement, destin, sol) et l’idéologie nazie.
Lecture critique (Derrida, Lacoue-Labarthe, la majorité des philosophes contemporains) : ni ignorer l’engagement nazi, ni rejeter l’œuvre entière — lire Heidegger de manière vigilante, en identifiant les points problématiques tout en reconnaissant ses apports majeurs.
Les victimes d’abord (Emmanuel Lévinas) : avant de philosopher, se souvenir des victimes ; le silence sur la Shoah reste impardonnable.
Citation de Derrida : « Le pire n’est jamais pur » — même dans le pire, il y a des éléments philosophiques à sauver ; même dans le meilleur, il y a des traces du pire.
Conclusion : pourquoi lire Heidegger aujourd’hui ?
Heidegger nous apprend à poser la question de l’être — réveiller l’étonnement philosophique fondamental : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? À penser l’existence humaine non comme une substance mais comme un être-au-monde, toujours en situation. À assumer notre finitude : l’être-pour-la-mort comme structure libératrice contre les illusions d’éternité. À critiquer la technique, non pour la rejeter, mais pour penser son essence et ses dangers. À écouter le langage, qui n’est pas un outil mais la maison de l’être. À retrouver la poésie, contre la rationalisation technique. À penser le temps, non comme une série de « maintenant » mais comme la structure même de l’être.
Plus de 40 ans après sa mort, Heidegger reste le philosophe le plus lu, le plus commenté, le plus controversé du XXe siècle. Comment le plus grand penseur de l’être a-t-il pu être aveugle au mal le plus radical ? Cette question hante encore la philosophie contemporaine. Lire Heidegger, c’est accepter la tension entre génie philosophique et aveuglement moral, entre profondeur de pensée et compromission historique, entre héritage indispensable et mémoire des victimes. Lisez Heidegger. Mais lisez-le les yeux ouverts.